Les prémisses de l’usage du BLEU

Dans l’habillement de l’Antiquité romaine, le rouge de la garance ou la pourpre du murex sont l’apanage des empereurs et de la classe aisée de la société, on parle de la pourpre impériale. Les couleurs les plus utilisées étaient le rouge, le noir, le blanc et le jaune.

Et le BLEU, s’il est présent, est beaucoup plus sombre qu’aujourd’hui et n’a pas la même valeur symbolique. Il est considéré comme une couleur dévalorisante, disgracieuse voire barbare : ainsi Jules César relate dans «La guerre des Gaules » que débarquant en Angleterre, il découvre avec étonnement des « hommes bleus » car ils se teignaient le corps entier avec de la waide ou pratiquaient des tatouages indélébiles par incision de la peau, afin d’effrayer leurs ennemis pendant les combats. Il leur donne le nom de « Pictes », hommes peints. 

Chez les Romains, il est peu utilisé, est réservé aux paysans et aux artisans pour les habits de travail. Cette idée est restée présente jusqu’à aujourd’hui dans la dénomination du vêtement « bleu de travail » et de la serviette

Le Moyen-Age

C’est vers le XIIème siècle qu’il y a eu une évolution dans la société avec le développement du culte marial, la Sainte Vierge étant souvent représentée en BLEU. Celui-ci prend ses letres de noblesse et son usage se répand. On dit qu’elle portait le deuil de son Fils car le BLEU sombre était à cette époque la couleur du deuil, les teinturiers n’ayant pas à leur disposition la possibilité de faire du noir en végétal.

Puis avec le roi de France Louis IX, au XIIIème siècle, on va assister à un bouleversement complet de la valeur symbolique des couleurs, le BLEU va progressivement remplacer le rouge. Saint Louis était un roi très marial et très pieux, il a voulu se raprocher de son peuple et valoriser la couleur du travail en choisissant pour ses armoiries un fond bleu avec des fleurs de lys. C’était l’emblème du royaume de France.

Depuis le Moyen-Age donc, le BLEU de nos drapeaux français porte la dénomination « BLEU roi », en référence à ait Louis et sa nuance est celle du BLEU « waide » car c’était la seule plante à « BLEU » que l’on connaissait du moins en Europe.

Il y a eu alors un véritable phénomène  de mode et un engouement pour le BLEU sans précédent avec des conséquences économiques très importantes pour toute la chaîne. Les drapiers ont eu des commandes de tissu BLEU énormes, les teinturiers de BLEU ont donc eu beaucoup de travail au détriment des teinturiers de rouge car chacun était spécialisé dans une ou deux couleurs. Au Moyen-Age, on ne mélangeait pas les couleurs, au plus on les superposait sur un même tissu. Il fallait donc des champs de waide pour répondre à toutes ces commandes et c’est ainsi que la culture de la waide s’est intensifiée dans notre région du Santerre où elle était déjà présente, puis dans toute la Picardie. On l’a d’ailleurs appelée depuis :

La récolte au Moyen-Age

Même si on a peu de documents sur cette période, on peut facilement imaginer que les surfaces cultivées étaient importantes tant les besoins étaient grands et aussi parce qu’aucune des cultures pratiquées aujourd’hui n’existaient mis à part les céréales.

Voici une description de la récolte telle qu’elle était sans doute pratiquée (document extrait d’une étude de M. Charles Martin sur l’histoire de la waide en Picardie) :

« A la campagne, les feuilles sont cueilies à la main et les feuilles fraîches sont aussitôt broyées au moulin, dans le Santerre, un village sur trois possédait un moulin à waide. La bouillie ainsi obtenue était mise à fermenter et malaxée toutes les 48 heures, un mois durant. Après fermentation, la pâte était à nouveau écrasée au moulin, enfin le produit ansi homogénéisé était moulé en boules qu’on appelait « tourtel » ou « coques » que l’on faisait sécher sur des claies. La forme et le poids des coques variaient suivant les régions. A Amiens, en 1300, les coques avaient une forme arrondie et une grosseur voisine de celle du poing.

Ensuite, chez les marchands, les coques sont rassemblées en grandes quantités, on arrose les tas ce qui relance la fermentation. On retourne les meules quotidiennement d’abord puis moins fréquemment à mesure que la fermentation s’apaise. C’est cette poudre granuleuse bleue qui sous cette forme pouvait se conserver plusieurs années et était vendue aux teinturiers. »

Une des raisons pour laquelle ce pigment coutait très cher était le peu de produit recueilli : à partir de 1 tonne de feuilles fraîches, on obtenait 1 kg de pigment et également à cause de l’énorme travail de manipulation pour arriver au résultat final.

Une partie importante de ce précieux produit était vendue aux anglais qui n’en produisaient pas et avaient de gros besoins en BLEU. Les bateaux partaient depuis Amiens, naviguaient sur la Somme et rejoignaient l’Angleterre. Amiens fut très prospère à cette époque car véritable plaque tournante de toute l’activité économique qui résultait de la vente du pigment BLEU.

Peu de traces de toute cette aventure malheureusement, si ce n’est quelques noms de lieux-dits  et à Amiens : la rue « Saint Martin aux waides », où se trouvait une église consacrée à Saint Martin et devant laquelle se faisait la vente des boules de waide. La culture de la waide en Picardie est attestée dès 1102, dura environ 3 siècles et généra une grande richesse.

La cathédrale d’Amiens

Malgré tout, un monument demeure et rappelle mieux que tout autre l’immense aventure de la waide, c’est la cathédrale d’Amiens qui a été édifiée au XIIème siècle, en pleine expansion du commerce de la waide. Elle a été construite entre 1220 et 1270 pendant le règne du roi Louis IX, ce qui fait 50 ans, phénomène unique dans l’histoire des cathédrales gothiques. Ce laps de temps très court, on le doit à l’énorme richesse de la ville d’Amiens et à la générosité des marchands waidiers. Elle n’a eu que 3 architectes : Robert de Luzarches et les Cormont père et fils (Thomas et Renault), ce qui a donné une continuité dans la construction de ce monument et unehomogénéité dans la sculpture et toute la décoration de cette belle cathédrale. Elle est considérée comme l’archétype du style gothique classique. Elle est aussi une des plus grandes, la deuxième plus haute nef (43m sous la voûte) après Beauvais (48m) mais qui n’a pas été terminée. On dit qu’elle contiendrait 2 fois Notre Dame de Paris (200 000 m3).

Sur la façade principale de l’édifice, on peut voir une frise représentant un motif floral, qui est celui d’une crucifère, dont on peut penser qu’il s’agit d’une fleur de waide. A l’intérieur de la cathédrale, sur le côté droit, l’avant-dernière chapelle de côté a été offerte par une famille de marchands waidiers, elle est dédiée à Saint Nicoals, le patron des teinturiers. A l’extérieur, sur le flan sud, rue Cormont, il y a un ensemble de  statues qui représentent des producteurs de waide, des marchands waidiers au-dessus avec leurs sacs de boules et enfin Saint Nicoals. Au premier niveau, il y a une inscription dans la pierre :

« Les bonnes gens des viles d’entour d’Amiens qui vendent waide ont fait chete capelle de leurs omones »

La waide et la cathédrale d’Amiens sont donc inséparables et on ne peut s’intéresser à l’une sans connaître l’autre, leurs histoires sont intimement liées.

De cette production de waide découlait une activité de teinture qui a continué dans la ville d’Amiens pendant de nombreux siècles, la dernière teinturerie a fermé il y a quelques années. Il fallait beaucoup d’eau pour cette activité de teinture et la Somme qui traverse Amiens avait les qualités requises pour permettre cette activité.

Pourquoi cette activité florissante et lucrative a-t-elle quasiment disparu de la Picardie au XVème siècle ?

Les plus gros acheteurs de waide étaient les anglais qui n’en produisaient pas. Les conglits qui opposèrent la France et l’Angleterre (1337-1453) entravèrent les échanges commerciaux entre les 2 pays et finirent par s’arrêter définitivement à la fin de la guerre de Cent Ans. Et c’est sous l’influence des anglais que la culture s’intensifia dans le sud-ouest, dans la région de Toulouse où elle prit le nom de pastel. Ce fut une nouvelle aventure économique très lucrative qui démarra dans le Languedoc au détriment de la Picardie. On parle du triangle d’or entre Toulouse, Albi et Carcassonne. Ce commerce dura environ un siècle jusqu’à l’introduction en Europe de l’indigo des Indes. Il généra des fortunes colossales. On peut voir encore à Toulouse de très beaux hôtels particuliers qui ont appartenu à des « princes du pastel ».

 

La fabrication du BLEU se faisait de la même façon qu’en Picardie, on appelait les boules fermentées des « cocagnes ». C’est de là que vient l’expression « pays de cocagne », pays où il fait bon vivre, où il y a de l’abondance.

La disparition de la waide

Nous arrivons maintenant au XVIème siècle, à l’époque des grandes découvertes, des grands explorateurs tels Christophe Colomb, Vasco de Gama … où ces navigateurs rapportaient sur les bateaux des produits qui n’existaient pas en Europe. Entre autre, ils ont rapporté de la poudre bleue provenant d’un arbuste, l’indigotier. Les teinturiers se sont empressés de l’utiliser, ce qui leur coûtaient moins cher car plus riche en colorant, mais ce qui faisait l’affaire des teinturiers ne faisait pas celle des producteurs de waide. Le roi de France de l’époque, Henri IV interdit l’usage de cette poudre bleure pour protéger ses producteurs de waide. Mais progressivement l’indigo remplaça la waide et c’est vraiment le responsable de la disparition de cette culture et de toute l’activité qui s’ensuit. Peut-être est-ce grâce aussi à ce déclin que d’autres cultures ont pu faire leur apparition, comme de nouvelles céréales ?

Enfin, il y eut un petit regain d’activité avec Napoléon Bonaparte qui lors du blocus continental, exigea des cultures de waide dans les campagnes, mais cela ne dura pas. On arrive à la fin du XIXème siècle avecla découverte des teintures chimiques de synthèse en Allemagne par les établissements Bayer. Et là, c’est une explosion du monde de la chimie dans tous les domaines : l’industrie du vêtement, l’industrie pharmaceutique, des matières nouvelles pour les objets, l décoration et bien sûr les couleurs. Tous ces nouveaux produits étant des dérivés du pétrole posent la question de la pollution, des maladies et de l’épuisement des réserves naturelles de notre planète.

Aussi le XXIème siècle pose un regard différent sur ces nouvelles technologies, tout en reconnaissant les progrès réalisés, propose une alternative à la chimie de synthèse avec l’usage des plantes dans le domaine de la couleur.